À l’hôpital, l’air fait l’objet d’une surveillance discrète mais sérieuse. Quand un chantier s’ouvre près d’une unité d’oncologie ou de greffe, les équipes de prévention des infections installent des barrières, ajustent la pression des pièces et surveillent les poussières, parce qu’Aspergillus, une moisissure banale dans la nature, peut provoquer des infections graves chez un patient dont l’immunité est effondrée. Au Canada, la norme CSA Z317.13 encadre précisément ces travaux en établissement de santé. Ce qui est moins connu, c’est ce qui se passe une fois le patient rentré chez lui, dans une maison où personne ne mesure rien.
Ce que mesure vraiment un laboratoire de microbiologie de l’air
Un prélèvement d’air ou de surface n’a de valeur que par l’analyse qui suit. Deux grandes familles de méthodes coexistent. La première est la lecture directe : une pompe aspire un volume d’air connu à travers une cassette (Air-O-Cell, Micro5) où les particules se collent sur une lame. Au microscope, un analyste compte et classe les spores par type. C’est rapide, mais on ne distingue pas une spore vivante d’une spore morte, et certains genres se ressemblent trop pour être séparés à l’œil. La seconde est la culture : l’air ou l’écouvillon est déposé sur une gélose nutritive dans une boîte de Petri, on attend que les colonies poussent, puis on les identifie, d’abord par genre, ensuite parfois par espèce. C’est plus lent, mais c’est la seule façon de dire si l’on a affaire à Aspergillus fumigatus ou à un Penicillium sans conséquence particulière.

Les délais donnent une idée du travail réel. À Montréal, le laboratoire de Benjel Chimistes Conseil indique environ 72 heures pour les échantillons à lecture directe (24 ou 48 heures en urgence), 7 jours pour une culture identifiée au genre et 15 jours pour l’identification des espèces. Ses microbiologistes sont membres de l’Association des microbiologistes du Québec, et le laboratoire participe au programme d’essais d’aptitude EMPAT de l’AIHA, l’association américaine d’hygiène industrielle. Ce genre de programme envoie régulièrement des échantillons « à l’aveugle » pour vérifier que les comptages et les identifications tiennent la route.
Un détail technique compte plus qu’il n’en a l’air : la proportion de la trace lue au microscope. L’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) a montré qu’en lire une petite fraction seulement peut fausser le résultat. La méthode ASTM D7391, utilisée pour catégoriser et quantifier les structures fongiques dans l’air, fixe un cadre commun. Entre deux rapports, ces choix de méthode expliquent souvent des écarts qui inquiètent inutilement les familles.
Pourquoi le chiffre seul ne suffit pas
Il n’existe pas de seuil légal de spores dans l’air d’une maison au Canada. Santé Canada n’a pas fixé de valeur numérique, faute de relation dose-effet établie, et retient plutôt un principe : toute croissance de moisissure visible ou cachée dans un logement doit être corrigée. L’interprétation repose donc sur des comparaisons. On compare l’air intérieur à un échantillon extérieur pris le même jour, on regarde si les genres dominants sont les mêmes, on cherche des genres qui n’ont rien à faire à l’intérieur en grand nombre, comme Stachybotrys ou Chaetomium, typiques des matériaux restés mouillés.
L’Institut national de santé publique du Québec propose d’ailleurs un outil d’aide à l’interprétation des investigations de contamination fongique, qui détaille les facteurs à considérer pour la santé des occupants.
Le retour à domicile, angle mort du parcours de soins
Pour un patient sous chimiothérapie, greffé ou sous corticoïdes au long cours, la maison devient le prolongement de la chambre d’hôpital. Les conseils de sortie parlent de lavage des mains, d’alimentation, rarement du sous-sol inondé il y a trois ans. Un dégât d’eau mal séché, un isolant humide derrière un mur, un humidificateur jamais nettoyé : autant de réservoirs possibles. Poser la question à l’équipe soignante avant la sortie, et faire évaluer le logement en cas de doute, relève du bon sens plus que de la précaution excessive. Les spécialistes de l’infection le répètent : on ne choisit pas l’air qu’on respire à l’hôpital, mais chez soi, on peut au moins le connaître.
